
“La plus précieuse des marchandises”, réalisé par Michel Hazanavicius. En italien sur facebook et sur www.giovanniguarino.net
C’est un film d’animation. Il raconte l’histoire d’une époque où les monstres des contes de fées existaient réellement et entraînaient des hommes, des femmes, des adultes, des vieillards et des enfants dans des wagons à bestiaux vers les camps de la mort.
Les trains traversaient des forêts habitées par des bûcherons qui vivaient dans la misère et connaissaient le contenu de ces wagons à bestiaux qui, de temps à autre, brisaient le silence des bois de leur vacarme.
Quelqu’un avait implanté cette croyance dans le cerveau des bûcherons: la marchandise des camions à bestiaux ce sont des gens entièrement coupables, qui ont tué Dieu, qui sont sans cœur, qui méritent d’être exterminés, jusqu’au dernier, éliminés de la surface de la Terre (la définition originelle du génocide, avant que ce mot ne soit utilisé comme synonyme de massacre).
Il est facile d’ancrer une idée fixe dans l’esprit des gens. Il suffit d’un monopole de l’information ou de la répétition constante d’un récit unique, ou du moins répandu, partagé par beaucoup.
Répéter, répéter, répéter, en exploitant un mécanisme psychologique fondamental: les gens aiment se conformer à l’opinion majoritaire; ils considèrent comme dangereux de laisser leur esprit fonctionner indépendamment.
Cela se produit encore aujourd’hui, et pas seulement à l’époque des contes de fées, à l’ère des monstres qui persécutaient ceux qui laissaient leur raisonnement personnel prévaloir sur l’opinion de la majorité.
Dans un autre contexte, dans une situation totalement différente, certains affirmaient: «Il vaut mieux se tromper au sein du parti qu’avoir raison en dehors».
Il vaut mieux se tromper au sein du parti – c’est-à-dire suivre l’opinion de la majorité et de ses dirigeants – qu’avoir raison en dehors du parti – c’est-à-dire se fier à son propre raisonnement et à son expérience.
De ce fait, des écrivains indépendants, tels que Elio Vittorini et Ignazio Silone, ainsi que l’un des fondateurs du Syndicat CGIL, Giuseppe Di Vittorio, furent considérés comme des étrangers pour avoir osé affirmer que l’Union Soviétique avait trahi la démocratie et la classe ouvrière en envahissant la Hongrie (1956) et en assassinant Imre Nagy.
La majorité du parti, cependant, avec son secrétaire Palmiro Togliatti, avait soutenu l’invasion de la Hongrie et la pendaison de Nagy à l’issue d’un procès inique.
Dans la fable “La plus précieuse des marchandises”, d’après une nouvelle de Jean-Claude Grumberg, nous sommes à une autre époque, mais les monstres de chaque époque et de chaque situation se ressemblent tous.
Revenons-en au film.
Le bûcheron et sa femme ont perdu un enfant: «Une bouche de moins à nourrir» dit le mari. La pauvre femme souffre. Tous deux prennent de l’âge. Doit-elle donc mourir sans avoir connu la joie de voir grandir un enfant?
Parmi les marchandises emportées à l’abattoir, entassées dans des wagons à bestiaux, se trouvent un homme, sa femme et leurs deux petites filles, des jumelles.
L’homme sait qu’ils ne peuvent se sauver, qu’ils vont tous mourir (il lui a suffi d’avoir lu mein kampf … un titre qui sonne comme un crachat).
Dans un moment de désespoir, pour sauver l’une de ses filles, il aperçoit la femme du bûcheron à travers une fissure près des rails. Le train ralentit et le pauvre homme jette l’un des deux paquets dans la neige.
La bûcheronne trouve la petite fille et la ramène chez elle.
Le mari comprend d’où vient ce paquet; il refuse de l’accepter. La petite fille vient des wagons à bestiaux qui transportent les “sans cœur” vers l’extermination. Le bûcheron ne veut pas sauver une petite fille “sans cœur”.
C’est la partie la plus poignante du film. L’homme refuse d’accepter une réalité qui contredit ses convictions et se montre cruel envers sa femme, qui refuse de céder.
Cette foi a été profondément ancrée en lui, renforcée par l’adhésion unanime de tous.
Le bûcheron ne supporte pas de voir une fille “sans cœur”. Il dit a sa femme: «Tu vas le regretter», et la force à dormir, avec la petite fille, dans une remise près de la maison.
Quand l’homme rentre du travail, il trouve tout prêt, la cheminée allumée; la femme entre dans la remise avec la petite fille; l’homme mange et dort seul.
La pauvre bûcheronne détricote un pull pour en récupérer la laine, en fait une pelote et tricote un pull pour la petite fille.
Quand le bûcheron revient, il trouve le travail de sa femme déjà commencé. Furieux, il entre dans la remise et crie: «Tu ne vois donc pas que cette petite fille n’a pas de cœur?» en posant sa grande main sur la poitrine de la fillette.
Il sent alors son cœur battre.
Son expression change. Il a comparé une conviction profonde, la foi, à la réalité.
À partir de cet instant, le bûcheron se métamorphose. Il interrompt son travail et Il repense au battement de cœur qu’il a senti sous sa main. Il demande à sa femme de rentrer à la maison. Il contemple tendrement la petite fille jouant avec le chien. Il rit de ses tentatives maladroites pour se lever, aussitôt suivies de sa chute.
Le bûcheron s’adoucit, se calme et interrompt son travail pour couper une brindille qui deviendra un jouet pour la petite fille, pour la faire rire. L’amour l’a également envahi.
Ce sont des scènes d’une infinie douceur, qui sont bouleversantes.
Malheureusement l’histoire n’est pas terminée.
Si elle s’achevait ainsi, avec le bûcheron heureux d’élever la petite fille comme sa propre fille, enfin en paix avec sa femme, ce serait un véritable conte de fées. Mais il n’en est rien.
Un pas en arrière.
Dans la salle de cinéma: des adultes, des personnes âgées et seulement deux enfants.
Une belle jeune femme les avait amenés.
Elle me précédait dans la courte file d’attente à la caisse avec ses deux jeunes enfants. Elle a les cheveux courts, raides et noirs avec une mèche verte. Les deux enfants ont aussi une mèche, l’une rouge, l’autre verte. Ils ont probablement demandé au coiffeur de teindre une mèche comme leur mère, et il a accepté.
Au guichet on l’a avertie: «Madame, savez-vous que ce film est déconseillé aux enfants de moins de douze ans?».
Elle le sait. Les enfants ont certes moins de douze ans, mais ils sont accompagnés d’une guide et, à juste titre, personne ne s’en est plaint.
Je l’ai complimentée, c’était naturel pour moi et je pense que cela lui a fait plaisir: elle m’a remercié avec un sourire.
C’est merveilleux qu’une femme ait décidé d’emmener ses enfants voir ce film, un jour où l’on s’efforce de raviver, au sens propre du terme, la Mémoire, comme on le fait dans une cheminée, en y ajoutant de temps à autre un peu de bois pour que le feu ne s’éteigne pas. Nous ne voulons pas faire vivre n’importe quels souvenirs, mais la Mémoire, à laquelle une journée par an est dédiée. Nous voulons qu’elle demeure vivante dans les jours à venir, même au milieu des polémiques quotidiennes et des informations sur les événements dramatiques qui inondent nos écrans: les massacres de milliers, de dizaines de milliers de personnes, qui continuent de se produire.
Mais il s’agissait là d’une tentative, déjà envisagée, d’exterminer un groupe ethnique entier (y compris les Roms, les homosexuels et les personnes atteintes de troubles mentaux), et elle fut perpétrée de manière brutale mais efficace contre six millions de Juifs.
Si la Seconde Guerre mondiale avait connu une issue différente, le génocide aurait été mené à son terme dans au moins deux pays importants: l’Allemagne et l’Italie.
Dans la salle du cinéma la dame et ses enfants étaient assis dans les fauteuils devant le mien, ce qui me permettait de jeter un coup d’œil de temps à autre au tableau relaxant.
Les enfants semblaient intéressés et attentifs.
Vers la fin du film on découvre des scènes poignantes: les cadavres de prisonniers dans les camps de concentration après leur libération, et le souvenir d’un déporté, ce père malheureux qui a dû abandonner sa fille seule dans la neige.
Ce sont des dessins: c’est un film d’animation. Je ne prétends pas que ces dessins soient moins choquants que les corps d’acteurs simulant la mort ou que les vrais morts filmés dans des sacs-poubelle sur les trottoirs de Téhéran. La mort réelle est devenue une habitude (combien en voyons-nous, et combien les enfants en aperçoivent-ils, en passant, à la télévision?).
Les dessins aident à concentrer l’attention et à reconstruire la réalité dans l’esprit.
Je comprends les membres de la commission qui ont dû prendre une décision concernant une masse indifférenciée d’enfants potentiels. Ils ont vu certaines images et certaines scènes et ont décidé: protégeons-les en les interdisant aux moins de douze ans.
Il y a un problème de préparation.
J’ai remarqué que la mère se penchait parfois vers les enfants et leur disait quelque chose, en tendant un bras protecteur. Peut-être expliquait-elle ou répondait-elle à des questions. Polie, aussi, me suis-je dit: elle leur a appris qu’au cinéma, pour parler, il fallait chuchoter.
Pas seulement à la fin; la mort est omniprésente dans tout le film. Dans certaines scènes il y a de l’amour. Le reste c’est la mort.
Des chasseurs, collègues du bûcheron, frappent à sa porte car ils ont compris que sa femme a trouvé une petite fille dans la neige, tombée du train de la déportation, et l’a ramenée à la maison, l’accueillant comme un don du ciel.
Ils ont remarqué la douceur soudaine de leur ami; ils ont remarqué qu’il hésite à porter un toast à la mort des “sans cœur”.
Ils comprirent que la petite fille était tombée d’un wagon à bestiaux et, selon eux, il fallait l’éliminer.
À ce moment précis, un mensonge répété à maintes reprises après la tragédie est balayé: le peuple n’était pas au courant.
C’est faux: le peuple était au courant, même les Italiens complices des nazis.
Les chasseurs veulent se débarrasser de la petite fille («On s’en occupe»).
Après avoir feint d’accepter la requête, le bûcheron jette ses haches et fracasse la poitrine de deux chasseurs. Il prend son fusil et tire, mais est tué. Sa femme parvient à s’enfuir avec l’enfant et est sauvée par un homme qui vit caché depuis la dernière guerre et dont le visage est marqué par les cicatrices. Cet homme au visage tuméfié a permis à la pauvre femme de nourrir l’enfant au lait de chèvre, quand son mari avait refusé de la accepter.
La scène de l’agression, des haches plantées dans la poitrine et des coups de feu est saisissante.
Je comprends la décision de la commission de limiter la projection aux enfants de moins de douze ans, à moins qu’une mère avisée ne les ait emmenés voir un film d’animation pas comme les autres. À la fin du film les enfants n’ont pas semblé choqués ni impressionnés par ce qu’ils avaient vu, et, de toute façon, on ne peut pas les surprotéger.
C’est une question de préparation.
Michel Hazanavicius est un réalisateur intéressant, toujours prêt à expérimenter.
En 2011 il s’est lancé dans une entreprise qui aurait pu paraître audacieuse: un magnifique film muet en noir et blanc (“The Artist”), qui a connu un immense succès et remporté de nombreux prix internationaux, dont un Oscar.
Il a ensuite réalisé une biographie de Jean-Luc Godard, réalisateur brillant et homme difficile (“Le redoutable”), avec un Louis Garrel extraordinaire dans le rôle principal, d’après un texte d’Anne Wiazemsky, la compagne de Godard (avec qui il entretenait une relation tumultueuse).
Le réalisateur a également à son actif une comédie horrifique: “Cut! Zombie vs. Zombie”, où de véritables morts-vivants envahissent le tournage d’un film sur les morts-vivants.
Avec “La Plus Précieuse des Mercandises”, Hazanavicius s’est essayé à l’animation.
Il me semblait que c’était une manière ancienne de faire de l’animation: des dessins simples et authentiques, des images fixes qui s’animent, comme autrefois.
Aucune exagération, aucun artifice naturaliste. Le fond est enveloppé de brouillard, les personnages au premier plan, pleine longueur et détaillés. Au cœur de l’action la plus violente, l’image se fige pour saisir toute la force dramatique de l’instant. La vitesse du train est suggérée par le mouvement de l’air près des rails. Les images sereines: l’intérieur de la maison, le bois qui crépite dans la cheminée – chose dont un bûcheron ne manque jamais – où l’homme, qui a choisi de rester fidèle à ses peurs et à ses préjugés, se tourmente, tandis que sa femme l’aide, petit à petit, à mûrir. Sous nos yeux, dans notre esprit, les images prennent vie.
Ce film vise à nous rappeler l’Holocauste, à sa manière et par ses propres moyens. La commémoration de l’Holocauste n’est pas simplement une journée de recueillement, ni un cadeau fait aux juifs pour compenser la cruauté et l’indifférence dont nous avons fait preuve avant-hier. Certains brandissent avec suffisance le mot “génocide” à la figure des juifs, comme si des événements si différents par leur nombre et leur nature étaient comparables.
Ils le relancent en disant: même les descendants des victimes de cette époque sont coupables, donc nous sommes tous coupables; vous nous avez fait culpabiliser pour les actes commis par nos grands-parents, et maintenant nous vous retournons ce même mot, celui que vous avez employé contre eux. Vous avez parlé de génocide, et nous vous accusons d’en avoir commis un. Pour cela, je suis reconnaissant à Paolo Mieli et je le respecte plus que jamais. Moi aussi, je n’utilise jamais ce mot en lien avec d’autres massacres, très différents par leur nombre et leur nature.
Une autre personne que je respecte, Massimo Chierici, a écrit sur Facebook que son beau-père avait connu les camps de concentration nazis et qu’à son retour chez lui il était devenu “un salaud froid et sans cœur”.
Il dit que son beau-père était toujours froid et qu’il ne l’avait vu pleurer à chaudes larmes qu’une seule fois: lors de leur visite à Auschwitz.
Je crois qu’il avait trouvé un moyen de résister à la survie dans des lieux où tous s’efforçaient d’oublier. L’alternative aurait été le suicide.
Après cette expérience, après avoir vécu une situation désespérée, quelqu’un aura réussi à ne pas devenir “une merde froide et sans émotion”, mais si quelqu’un d’autre l’est devenu, nous devons essayer d’utiliser notre capacité de compréhension et d’empathie.
Le problème n’existe quasiment plus: les survivants sont presque tous morts.
Il appartient désormais aux descendants de cultiver la Mémoire, même à nous qui ne sommes pas des descendants mais qui aimerions voir Anne Frank se promener librement dans Florence (née en 1929, si elle avait survécu, elle aurait eu 97 ans), sans être attaqué.
Nous aussi, non descendants mais amis et associés d’Anne Frank et de toutes les familles parties à l’Exode en application de la résolution 181, adoptée par l’ONU le 29 novembre 1947, aimerions pouvoir exprimer notre opinion sans être frappés par «le lobby juif vous paie», j’accuse de certains déclarés, inconscients ou à moitié néo-nazis.