



Le Chemin français, de Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques-de-Compostelle, est des plus anciens pèlerinages. Huit cents kilomètres à pied: une longue marche évoquée par Dante dans la Divine Comédie.
Au début du chemin, à l’Accueil “Les Amis du Chemin de Saint-Jacques” à Saint-Jean-Pied-de-Port, des amis du Chemin de Saint-Jacques m’ont remis la Credential, le document permettant de recueillir les timbres des lieux visités, nécessaire pour obtenir, à la fin du Chemin, la Compostela (le certificat, en latin, d’accomplissement du pèlerinage).
Je suis tellement fièr de ce certificat que, sur le mur de ma chambre à coucher, je n’ai ni diplôme ni autre qualification mais la Compostela.
Après m’avoir invité à choisir dans un panier la coquille qui m’aurait accompagné tout au long du Chemin, ils m’ont demandé d’écrire les raisons (spirituelles, culturelles) qui m’ont poussé à entreprendre cette expérience. J’ai écrit: pour perdre du poids.
C’était vrai en partie.
Je n’étais pas particulièrement graisse, juste un peu en surpoids, mais la localisation de cet excès me gênait. Je n’étais pas content de voir, en sortant de la douche, mon reflet dans le miroir.
Cette petite bosse, qui s’aplatissait un peu lorsque j’étais allongée, se dressait de tout son poids lorsque j’étais debout, nue, devant le miroir. C’était le signe de tous les maux de la vieillesse qui transforment une période de la vie en une maladie.
La vieillesse est un problème car on a souvent tendance à se laisser aller au déclin et à la maladie.
J’avais essayé de soigner cette problème en marchant et en faisant exercice physique.
Je marchais quand j’étais à la campagne, dans des villes d’art, mais je n’avais jamais emprunté de parcours difficiles.
Si je m’inscrivais à une salle de sport ou à une piscine, j’y allais deux fois la première semaine, puis une fois, puis, au bout de quinze jours, j’abandonnais, préférant trouver autre chose à faire.
Même lorsque, jeune homme, j’ai vécu cinq ans à Trente et Cavalese, j’appréciais les randonnées tranquilles – pas à ski. Les skis semblaient avoir une vie propre et des mouvements incontrôlables de ma part.
Je parcourais des sentiers faciles, là où la neige n’avait pas encore accumulé ou commençait à fondre. Je prenais le téléphérique, j’arrivais à un refuge et m’installais au chaud. Je commandais une assiette de polenta aux champignons ou polenta au luganega (une variante de saucisse), je buvais un bon verre de vin rouge, je mangeais une tranche de strudel et je terminais par une grappa et un café.
Voilà ce que représentait pour moi une randonnée en montagne. Je préférais rester seul, mais sans risquer de me casser une jambe. Je n’ai jamais eu de bonnes relations avec les athlètes; leurs discussions sur les différentes cires pour les skis m’ennuyaient profondément.
J’étais mince et pouvais me permettre cette attitude un peu snob.
Mon métabolisme fonctionnait à merveille.
Maintenant il semblait être en grève.
Il fallait m’aider – moi seul – sachant que mon métabolisme me jouerait des tours; je devais me mettre dans une situation qui ne me laisserait aucune échappatoire.
Je me disais: sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle je marcherai jusqu’à l’épuisement, dissipant toute l’énergie excédentaire et toute la graisse accumulée.
Mais ce n’était pas le seul objectif qui me poussait à entreprendre un voyage aussi exigeant.
Je voulais me perdre dans les pas, concentrer mon attention, suffisamment pendant longtemps, uniquement sur mes jambes, mes pieds, mon corps engagé dans un effort constant.
Je voulais aussi revivre une expérience qui m’avait porté chance dans ma jeunesse, lorsque j’étais parti pour Londres avec un sac sur le dos. Avant tout: je voulais clore un chapitre de ma vie et entamer une nouvelle ligne.
Recommencer, pas à zéro: recommencer à trois (merci Massimo Troisi!)*1.
J’ai divisé le Chemin en deux parties: été 2011 – de Saint-Jean-Pied-de-Port à Logroño (environ 150 km); été 2012 – de Logroño à Saint-Jacques-de-Compostelle (environ 650 km).
Je me suis procuré un petit appareil photo (Canon G12) et, cinq jours après ma dernière réunion de professeurs (qui coïncidait avec ma fête de départ à la retraite), je suis parti en train, sac au dos; direction les Pyrénées.
«Mademoiselle, dites-moi où sont les Pyrénées», chantait Natalino Otto (Signorina dica lei dove sono i Pirenei); «Professeur je ne sais pas, peut-être sont-elles derrière vous?» (Professore non saprei, forse sono dietro a lei).
J’ai cette chanson encore en tête, même si ce n’est pas une chanson de ma génération. Je ne suis pas si vieux. Ma mère l’aimait bien; elle disait «Pirinei»*2.
Ma mère n’était pas une intellectuelle, même si elle était très intelligente.
Comme toujours: pas de programmation. Guichet de la gare, correspondances sur les grands panneaux d’affichage. À l’époque il n’y en avait pas, ou, s’il y en avait, je ne savais pas comment profiter de l’option d’acheter des billets sur mon téléphone.
J’avais un smartphone BlackBerry; je l’utilisais comme un magnétophone portable. J’écoutais de la musique ou des vers de Dante lus par Vittorio Sermonti (mon lecteur préféré de la Divine Comedie), surtout pendant les longues heures de marche solitaire à travers les mesetas, entourée de champs de blé à perte de vue. Quiconque a parcouru le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle sait de quoi je parle: le mot “mesetas” éveille une nostalgie difficile à définir; peut-être la même sensation de douce immersion dans l’infini que Giacomo Leopardi a éprouvée devant “l’ermo colle e la siepe” (La haute colline et la haie) du poème “L’infinito”.
Les quelques agriculteurs, sur leurs tracteurs, nous regardaient nonchalamment: nous faisions partie du paysage.
J’avais une carte du chemin dans ma poche (pour ne pas me perdre) et un guide Michelin du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, en espagnol (je ne l’avais pas trouvé en italien), avec les caractéristiques de chaque étape recommandée: plat, montée, descente, campagne, montagne, difficile, normal, facile. Il y avait la longueur des itinéraires et l’adresse des auberges.
Ce guide m’a accompagné tout au long de la marche et c’était rempli de noms, adresses, numéros de téléphone, notes et corrections (en prévision d’une utilisation ultérieure).
Lourdes se trouve, hors du Chemin, sur la ligne de train reliant Vintimille à Saint-Jean-Pied-de-Port. Je m’y suis arrêté deux jours, non par dévotion, mais par curiosité.
Après Lourdes j’ai rejoint, en quelques heures de train régional, le point de départ traditionnel du Chemin français, en France, à la frontière espagnole: Saint-Jean-Pied-de-Port.
En fait, il existe un itinéraire complet (800 km supplémentaires) appelé la Via Podiensis, qui traverse la France et part du Puy-en-Velay, en Haute-Loire, en Auvergne.
Si vous le souhaitez, vous pouvez partir encore plus au nord, en suivant des voies médiévales plus ou moins préservées, plus ou moins restaurées, du moins sur les principaux tronçons. Des pèlerins venus de toute l’Europe empruntaient ces anciens chemins, bravant dangers et grandes difficultés pour atteindre les reliques de Saint Jacques le Majeur, l’un des disciples du Christ. Les deux autres destinations étaient Rome (la Via Francigena, empruntée par les “romei”) et les lieux des Évangiles (la destination des “palmieri”).
Deux ans plus tard j’ai parcouru la Via Podiensis, du Puy-en-Velay à Aumont-Aubrac, avant de céder à la paresse et de accrocher la coquille au clou. Ce n’est pas une figure de style. Je la vois là, sur le mur en face du fauteuil où je me suis affalée pour écrire sur mon iPad. Elle est vraiment accrochée à un clou.
Je ne veux pas être injuste envers moi-même. La paresse n’a pas interrompu mon parcours, du moins pas au début. Le rythme a été brisé en 2014 à cause de difficultés familiales; après cela, je n’ai plus eu l’envie de le reprendre, même si j’aurais pu.
Un long voyage en train, des correspondances à Vintimille, Nice, Lourdes, une halte de deux jours, puis redémarrage en train pour Saint-Jean-Pied-de-Port.
Une fois arrivé, j’étais là où je voulais être: libre comme l’air, au cœur des Pyrénées, au départ du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, mentalement prêt à affronter toutes les difficultés, et même à abandonner, si nécessaire.
Je savais que je n’abandonnerais pas, d’autant plus que, soyons honnêtes, ce n’est pas comme gravir l’Everest.
Ce n’est pas une épreuve sportive; chaque pèlerin avance à son rythme, marchant jusqu’à ce qu’il puisse. Quand la fatigue se fait trop sentir, il cherche une auberge et s’arrête. Le lendemain, il reprend la route.
S’il n’arrive plus à récupérer, il demande à passer une nuit supplémentaire ou marche jusqu’à la prochaine auberge. Souvent, il la trouve après quelques kilomètres. S’il ne la trouve pas, il continue, un pas après l’autre, et réalise qu’il en est capable. Ils n’étaient pas à bout de forces, comme ils l’avaient cru quelques heures plus tôt.
Voilà la différence avec les promenades près de chez soi: on n’a pas le choix, il faut repousser ses limites, on est forcé de découvrir qu’on est bien plus fort qu’on ne le pensait.
Après, autour d’une bière fraîche, on repense à tout ça: regarde! J’étais épuisé, j’avais envie de m’effondrer et de pleurer comme un enfant, mais, au lieu de ça, j’ai recommencé à marcher et maintenant je me sens super bien.
Une sensation de relaxation m’envahit, après une épreuve qui semblait insurmontable.
On est bien plus fort qu’on ne le croit. Il suffit de ne pas se précipiter et de ne pas abandonner.
La précipitation épuise, l’anxiété détruit. Il faut savoir gérer la souffrance causée par la fatigue.
Je déteste la douleur; je préférerais mourir si ma vie était ravagée par une douleur physique incurable. Je ne crois pas en un Dieu sadique qui nous fait souffrir pour notre bien. Mais peut-être que je ne crois pas en Dieu tout court. Je dis «peut-être» car je suis agnostique: je n’ai aucune certitude.
La souffrance causée par la fatigue est une autre affaire: elle passe et nous rend plus forts; il suffit de ne pas dramatiser.
Le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle n’est pas une épreuve sportive.
Il ne s’agit pas de gagner une course contre les autres; la compétition est avec soi-même.
Mes amis cyclistes roulaient sur les routes nationales et se vantaient de leurs temps de parcours (nous les croisions parfois dans les auberges de ville, pas dans les villages). Nous, marcheurs médiévaux – principalement retraités et jeunes étudiants – avancions lentement, en admirant le paysage. Le défi que nous nous lancions (contre une part de nous-mêmes, la paresse) était une question d’endurance, pas de vitesse.
Ce qui me posait problème c’était ma tendance naturelle à ignorer le passage du temps. Ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais été très ponctuel.
Je partais tard le matin (je me retrouvais souvent seul à l’auberge alors que tout le monde était parti depuis des heures, certains même à l’aube), après une douche tranquille et un petit-déjeuner au bar. En chemin, je m’arrêtais parfois dans un restaurant pour déguster un plat typique qu’on m’avait recommandé. Par exemple, du poulpe galicien, à Melide, entre Palas de Rei et Arzua, arrosé d’un verre de blanco de Rioja.
Après avoir mangé, je me détendais un peu, prenais un café (le serveur me demandait: «Expresso?». Je pensais: «Pourquoi tu me demande ça mon ami? tu n’as pas compris que je suis italien?») et reprenais la route.
Cela arrivait rarement, seulement s’il y avait un endroit intéressant sur le chemin, d’un point de vue gastronomique ou historique, et où il était impossible de s’arrêter (j’avais le temps, mais pas infini).
En général, je préférais bien séparer la fatigue du repos.
J’ai fait beaucoup plus d’étapes que celles suggérées par le guide Michelin: je voulais profiter du Chemin. J’ai choisi de fractionner le trajet (en étapes d’environ quinze, vingt kilomètres, parfois moins) car sinon j’aurais dû partir à l’aube pour arriver à l’auberge vers midi ou au plus tard à une heure. L’après-midi (la siesta, à Naples “la controra”) dans cette partie de l’Espagne est terrible; il fait une chaleur étouffante.
Malgré la courte durée des itinéraires (comparativement à d’autre pèlerins), je me suis souvent retrouvé à marcher seul sous la chaleur de l’après-midi, et il m’est même arrivé d’atteindre la destination en soirée, naturellement épuisé.
Le soir ne signifie pas l’obscurité, ni même le coucher du soleil; dans cette partie de l’Espagne le soleil semble ne jamais se coucher: des gens joyeux et bruyants flânent dans les rues en plein soleil jusqu’à vers huit heures du soir.
Une fois arrivé à l’auberge: douche, linge (il y avait généralement des machines à laver et des sèche-linge), préparer le lit.
Parfois j’avais la chance d’avoir une chambre rien que pour moi («Je dormirai cette nuit sans le bruit de fond habituel!».
Table commune pour manger: paella, tortilla, salade de morue, morue à la Rioja, soupe à l’ail, soupe de poisson et ragoût de bœuf. Les glucides ont levé le drapeau blanc: ils ont abandonné.
Le ventre a peu à peu dégonflé, et de beaux muscles se sont dessinés sur les mollets, bronzés (en marchant, surtout le matin, vers l’ouest, le soleil tape fort dans le dos).
Revenons au début; je suis au point de départ du Chemin français, sur le point de rejoindre la Route Napoléon, qui commence sur une route goudronnée et se poursuit sur un sentier, les premiers kilomètres en territoire français, le reste en territoire espagnol.
En arrivant dans ce petit village, une semaine après une réunion des enseignants (la dernière; il y en a eu d’autres, mais c’étaient des cauchemars), j’ai trouvé une application (comme sur un smartphone; bien sûr, c’est une métaphore.) qui illustrait comment j’aurais aimé organiser ma vie. On clique dessus et c’est parti. Pas de planification: j’ai toujours détesté la planification, le mot et sa signification, sans parler de la paperasserie inutile que les enseignants présentent en début d’année scolaire.
Seule obligation: être prêt à affronter la fatigue, l’imprévu; pas de précipitation (pourquoi se presser? Tôt ou tard on trouvera un signe que le travail est terminé: fin des travaux).
Voir autant de pèlerins venus du monde entier était une émotion dont je me souviens encore.
Je me suis immédiatement senti appartenir à une communauté. C’est un sentiment qui m’a accompagné tout au long du voyage: j’étais un pèlerin. C’est étrange comme un non-croyant, un agnostique, peut se laisser emporter par une mise en scène religieuse et éprouver de la fierté lorsqu’un inconnu en costume-cravate, probablement un employé de banque, dans une ville moderne et animée comme Burgos, ayant remarqué la conque accrochée à son sac dans un bar, le salue d’un «Buen Camino!».
C’est merveilleux d’être dans des villages reculés, mais plus encore dans les villes – Pamplona, Logroño, Burgos, León, Astorga, Saint-Jacques-de-Compostelle – où la vie normale se déroule (bureaux, magasins, circulation), avec l’impression de participer à une représentation théâtrale.
Les gens vous regardent, remarquent votre tenue particulière, voient la conque et pensent: «Voilà un pèlerin».
Vous retirez de l’argent à la banque, le guichetier vous regarde d’un air perplexe. Son visage exprime: «Les distributeurs automatiques existaient-ils à l’époque?».
Il est presque prêt à vous demander des explications: «Excusez-moi, êtes-vous un pèlerin du Moyen Âge? Comment est-il possible que vous ayez une carte de débit?».
San Miniato, où je vis, se trouve sur la Via Francigena. De temps à autre je croise un pèlerin qui se rend à Rome. Il porte un sac à dos, a des jambes musclées, et parfois une canne: je le regarde avec bienveillance, espérant qu’il me demandera des renseignements, qu’on engagera la conversation, que je comprendrai qui est ce pèlerin, quels itinéraires il a empruntés (il y a des histoires incroyables).
Il pourrait être un touriste; il faut avoir l’œil pour le distinguer. Comment fera-t-il pour éviter de prendre le train pour Florence, pour Pise et interrompre le Chemin? Comment évitera-t-il de transformer un pèlerinage en visite touristique?
Il est entouré de tant d’œuvres d’art quid est difficile de se concentrer sur un chemin direct. Le Chemin espagnol est fait d’églises et de châteaux médiévaux, de sentiers de campagne et de villages de montagne, de mesetas, de villes de toutes tailles à explorer pas à pas, en suivant le fil conducteur. Ici, personne ne considérera ce voyageur dégingandé comme un pèlerin, et par conséquent, il n’en est pas un, puisqu’il n’y a pas de représentation. Sans compter qu’il devra se débrouiller seul, il faudra trouver un endroit où dormir.
À San Miniato il y a le couvent San Francesco, il y a une auberge de jeunesse, mais ces lieux ne sont pas exclusivement fréquentés par des pèlerins de la Via Francigena. Cette route, qui, sur de nombreux tronçons, est une route nationale empruntée par des voitures et des camions.
La Francigena a sa propre histoire, mais nous n’avons pas réussi à y maintenir une ambiance, une atmosphère, une représentation.
Les Espagnols ont été ingénieux: ils ont balisé tout le parcours avec des coquillages, ils ont prévu des détours là où l’ancienne route n’existe plus, de sorte que le pèlerin se retrouve toujours à marcher sur des chemins qui, sinon anciens, rappellent (parfois vaguement) les itinéraires des pèlerins médiévaux.
Dans une mise en scène le décor est important.
Les panneaux sont partout, dans les villages reculés comme sur les trottoirs des villes; les murets de pierres sèches qui délimitent les champs sont importants et ont survécu grâce aux financements européens.
Un homme, entendant ma remarque – «les murets de pierres sèches sont très bien conservés» – m’a lancé un regard pédant et, d’un ton faussement souverainiste, a déclaré: «Ils les réparent avec les impôts que nous versons à l’Europe. Vous aussi, vous contribuez à leur entretien».
Peut-être pensait-il avoir révélé une vérité agaçante qui me ferait approuver son ton. Pour éviter tout malentendu, je lui ai fait savoir que je contribuais volontiers (à ma modeste échelle, avec les impôts que j’ai toujours payés) à la préservation des bâtiments de ce chemin ancestral et que je voulais démontrer que la phrase attribuée à quelqu’un: «Il y a une crise: ce n’est pas que les gens mange la culture» est tout simplement fausse. Nous vivons avec la culture.
En arrivant au point de départ du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, je me suis immédiatement senti comme un pèlerin.
Je suis convaincu que si je passais quinze jours dans un monastère tibétain, je finirais par faire tourner un rouet et dessiner dans le sable, m’identifiant au personnage.
Il doit y avoir un peu de Zelig (celui du film de Woody Allen) dans ma psyché (ce n’est pas un compliment pour moi).
Je suis comme un acteur qui cherche en lui-même le personnage qu’il incarne.
Sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle je n’étais pas quelqu’un qui fait une longue marche ou qui marche pour perdre du poids. Sous cette enveloppe, j’étais un pèlerin accomplissant un ancien pèlerinage.
Voilà ce qui me motive: parfois on est fatigué, parfois on a l’impression de ne pas pouvoir y arriver, mais on continue. Il arrive un moment où, d’une certaine manière, on y croit, ou plutôt, on ne se demande plus si on y croit. Accueillez avec affection la bénédiction que les prêtres et les moines répandent sur votre tête à la fin de chaque office religieux.
Je me souviens particulièrement de l’émotion ressentie lors d’une ancienne cérémonie dans la cathédrale de Roncevaux, après avoir achevé la première étape, ardue.
Rien change: le simple retour à la vie normale, une fois le rideau tombé au terme du voyage, suffit à faire ressurgir les doutes – d’abord: pourquoi a-t-il décidé d’entrer dans l’histoire à ce moment précis, il y a quelque 2 000 ans? Pour nous donner une façon conventionnelle de compter les années?
Pendant que vous faites la queue à l’aéroport de Saint-Jacques-de-Compostelle, vous repensez à la performance théâtrale que vous venez de vivre, vous observez les autres voyageurs: ils ressemblent à de simples touristes qui reprennent le cours de leur vie. Votre saine et sereine attitude agnostique se réveille, après avoir été mise de côté à votre arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port.
C’est pourquoi je dis que je ne pourrai jamais faire de choix religieux définitif. Si je le faisais, une petite voix en moi se mettrait en veilleuse, me regardant d’un air malicieux: Bravo! Tu as trouvé un personnage formidable et tu l’interprètes à merveille; tu as appris à te convaincre que tu n’as aucun doute. Je te félicite. Mais attention: le premier acte est presque terminé. Que feras-tu à la tombée du rideau, même pour dix minutes seulement? Que feras-tu pendant l’entracte?
Que feras-tu à la fin du deuxième acte? Et à la fin du troisième?
À la fin du troisième acte, pas de souci, car la comédie est en trois actes. Il ne restera plus qu’à saluer, recevoir les applaudissements et dire au revoir.
La première partie (2011) a duré un mois (j’étais mal préparée), la seconde (2012) deux mois et demi, plus quinze jours à Finisterre (j’ai pris mon temps, j’en avais largement assez) à me baigner dans l’océan Atlantique.
Je crois avoir visité toutes les églises sur mon chemin: seules quelques-unes étaient fermées.
L’église qui m’a le plus marquée, qui m’a agréablement surprise – voire même enchantée –, était la cathédrale de Santo Domingo de la Calzada.
Je ne m’attendais pas à voir une église majestueuse avec un véritable poulailler en activité à l’intérieur, où des poules picoraient tranquillement pendant les offices.
C’était magnifique. Si j’habitais à Santo Domingo de la Calzada, j’irais à la messe tous les matins … ne serait-ce que pour voir les poules.
La statue du saint est superbe, représentée avec deux coqs à ses pieds; dans les pâtisseries, on trouve des viennoiseries, comme des croissants, en forme de coq; on les appelle des milagros, des miracles. Je trouve cela très intéressant et révélateur, au-delà de la légende à l’origine de cette dévotion, de la dimension charnelle de la religion catholique.
J’ai photographié un nombre impressionnant de crucifix saisissants, de jeunes Vierges à l’Enfant Jésus, de Vierges âgées et austères – drapées de tissus dorés d’où seuls leurs visages émergent –, de tendres enfants Jésus, de Pietà douloureuses, de saints qui me fixaient d’un regard sombre, parfois les pupilles révulsées, les mains jointes, l’air serein, tandis que des lances et des flèches transperçaient leur corps. À Belorado, dans l’église Santa Maria, un saint tient sa tête barbue, détachée de son cou, dans sa main gauche. Le cou est nu, net et tranché, le visage affiche un détachement serein, comme si le saint, dans ces conditions, s’apprêtait à se promener.
Durant cette longue période, j’ai changé de lit presque chaque nuit; j’ai pris mes repas à une table différente à chaque fois, en compagnie de personnes différentes; je me suis lavé dans des salles de bains dont l’hygiène était variarle. J’ai réglé le problème des ampoules sous mes pieds, un mal qui touche de nombreux pèlerins. Un podologue exerçant dans une auberge (je n’ai pas vérifié ses qualifications) a résolu le problème avec un bandage serré que je pouvais même garder sous la douche (l’ampoule doit se résorber; c’est un probleme si elle éclate).
J’ai rencontré énormément de gens. Presque tous sont devenus des amis sur le champ – une amitié très rapide et sans exigences – sans la monotonie des relations formelles.
J’ai assisté à des offices religieux comme jamais auparavant, savourant ce retour à l’enfance, cette atmosphère mystique, sublimée par la beauté de la langue espagnole (le latin ayant été aboli, les chants religieux sont compréhensibles mais ont perdu leur mystère et leur poésie).
J’ai pris quelques risques, faute de familiarité avec les examens médicaux préventifs (j’essaie d’être prudent, mais je veux éviter autant que possible de perdre mon temps en rendez-vous, tests et salles d’attente).
La première étape, dans les Pyrénées, est la plus difficile, notamment parce qu’elle ne permet pas de pauses intermédiaires: il n’y a pas d’auberges. On traverse la frontière franco-espagnole à pied, passant de 200 mètres à Saint-Jean-Pied-de-Port à 950 mètres à Roncevaux, et atteignant, par des sentiers de montagne, bien plus de 1 000 mètres.
On grimpe pendant 18 km, puis on entame la descente, encore plus éprouvante, surtout pour les genoux, sur 8 km supplémentaires. Tout cela, dans mon cas, avec un sac trop lourd, que j’ai allégé en me débarrassant de nombreux doublons, notamment de chaussures.
La libération, dans la seconde partie du voyage, est venue de la découverte d’un service disponible sur les tronçons les plus fatigants: il était possible de laisser son sac à dos le matin, pour quelques euros, en cochant l’adresse de l’auberge où l’on prévoyait d’arriver, en la choisissant sur une liste. Je retrouvais mon sac à l’arrivée, après avoir marché beaucoup plus confortablement. Le seul inconvénient: je devais terminer le parcours; je ne pouvais pas m’arrêter plus tôt, même en cas d’obstacle imprévu.
D’habitude, je m’attendais à des étapes trop longues (c’est pourquoi j’arrivais parfois le soir), mais le voyage est devenu bien plus agréable. Auparavant, j’enviais ceux qui voyageaient accompagnés d’un âne, moyen de transport, avec le cheval, des pèlerins du Moyen Âge, comme on peut le voir sur le Monument au Pèlerin (Alto del Perdón) reproduit en haut de cet article. J’avais souvent regretté de ne pas avoir loué un âne (c’est possible: on le loue au début et on le rend à la fin). J’avais hésité à ce choix à cause de la nécessité de planifier les étapes (il faut réserver un lieu de repos pour les ânes) et de ma méconnaissance de ces animaux; certains disaient que s’ils décidaient de ne pas continuer sur une route, il était impossible de les déplacer. Je ne sais pas si c’est vrai.
Lors de la première étape du voyage, le poids sur mes épaules était excessif: j’avais peut-être beaucoup de péchés à expier.
Sur la route de Roncevaux, deux pèlerins français, me voyant en difficulté (je n’avais plus d’eau et ma tension avait chuté), m’ont donné une petite bouteille d’eau, du jus de citron et du sel, que je n’avais pas.
Grâce à cette aide, ma tension est remontée (j’étais à deux doigts de m’évanouir) et j’ai réussi à atteindre le but et arriver à Roncevaux.
En chemin vous croiserez souvent de charmants petits bâtiments New Age dédiés au syncrétisme, mêlant symboles religieux d’origines diverses: la Vierge Marie, des totems, Shiva et Bouddha côte à côte. À l’intérieur, généralement un homme barbu et débraillé, à l’allure vaguement hippie, un peu défoncé, mais inoffensif.
Je comprends ceux qui croient aux anges sur le chemin.
Pourquoi pas? J’en ai moi aussi vu deux qui m’ont aidée à surmonter la crise que j’ai décrite ci-dessus. Je dois dire que mes anges gardiens sont très belles filles et parlent l’une des trois langues que je préfère (par ordre de préférence: l’italien, le napolitain et le français). Je suis convaincue que le simple fait de les entendre m’adresser un «Bonjour, ça va?» m’a réconforté.
À d’autres occasions, moins importantes que celle-ci, j’ai également été aidée par l’apparition d’un inconnu. Surtout lorsque j’étais distraite et que je doutais d’avoir pris le mauvais chemin (avais-je fait attention au coquillage qui indiquait la direction?). Mais peut-être les anges sont-ils des personnes dotées d’une grande disponibilité, capables d’être au bon endroit au bon moment quand quelqu’un a besoin d’aide. Je suis agnostique, pas athée. Mon guide c’est le doute.
Sur le chemin du retour de Finisterre j’ai pris l’avion de Saint-Jacques-de-Compostelle à Fiumicino. Pour rentrer à ma maison j’ai dû prendre le train pour Pise.
À la librairie de la gare j’ai remarqué un livre de Paulo Coelho intitulé «Le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle» (je ne me souviens plus de l’éditeur).
Il semblait être le complément idéal à cette expérience. Je n’avais jamais lu de livre de Paulo Coelho.
J’avais prévu de le lire pendant les trois ou quatre heures d’attente à la gare de Rome et j’ai commencé au restaurant, en mangeant des spaghettis.
J’ai réussi à lire quelques pages. Je ne pouvais pas continuer une histoire pleine d’inventions sans imagination, qui étaient non seulement fausses, mais aussi éhontées et, à mes yeux, offensantes. Si je connaissais l’auteur, je cesserais de lui parler.
Il faut un peu de modestie quand on invente une histoire, un peu de respect pour le lecteur; on ne devrait pas essayer de lui faire avaler des mensonges sur ce qu’il a pu vivre.
Je partais d’une expérience concrète, que j’ai essayé de décrire, y compris ses aspects spirituels et religieux, naturellement d’un point de vue personnel. De cette expérience, j’ai tiré joie et souffrance, solitude abyssale et joyeuse camaraderie, émotions et sueur abondante.
La sueur sécha; une pause suffit à dissiper la fatigue, à retrouver mon sourire, la joie de participer à une petite aventure un peu folle.
Pour moi, le voyage était aussi une représentation théâtrale, un jeu, jamais un rêve psychédélique.
Même les saints dans les églises, les anges dans les rues, étaient très charnels (les deux belles filles françaises auraient réveillé un mourant).
Non seulement je ne partageais pas le point de vue de l’auteur du livre (ni celui du personnage narrateur), mais l’histoire est d’un ennui mortel, les lieux sont méconnaissables, alourdis par les symboles, les personnages inexistants.
Je n’ai pas pu continuer, mais je l’avais déjà acheté. Solution: recyclage du papier.
Je ne pense pas que ce livre méritait un meilleur sort.
Note
*1 – “Ricomincio da tre” (Je recommence à partir de trois) est le titre du célèbre acteur et réalisateur napolitain Massimo Troisi
*2 – En italien on dit Pirenei, et non Pirinei.