
“La Grazia”, réalisé par Paolo Sorrentino. En italien sur Facebook et sur www.giovanniguarino.net
Paolo Sorrentino aime jouer avec les institutions, les rendant incroyables.
Dans la série “The Young Pope” il avait imaginé un jeune et beau pape américain.
Il est possible que, parmi les votes du Conclave, par un concours de circonstances, de choix ou par hasard, un Américain soit élu. En 2025 cela s’est produit pour la première fois, mais il n’est ni jeune ni beau, avec tout le respect.
Des doutes subsistent quant à la possibilité pour une personne ayant l’apparence de Jude Law de rester prêtre jusqu’à son élection comme pape.
Je ne parierais pas un centime sur la durée de sa vocation, étant donné que les prêtres accèdent à l’intimité des femmes par la confession.
Au confessionnal de Don Jude une file de belles jeunes filles se formerait, attendant de lui confier leurs pensées et leurs actions secrètes, même celles que les prêtres de mon époque qualifiaient d’impures.
Malheureusement, l’Église, qui se prétend maîtresse de tant de choses, a choisi d’ignorer le désir sexuel et même les hormones. Combien de temps le père Jude aurait-il pu résister?
Dans “The Young Pope”, que j’ai regardé en DVD en deux après-midi parce que je n’aime pas les rendez-vous télévisés, il y avait toute l’histoire de cet enfant abandonné par ses parents hippies dans une institution catholique, adopté par sœur Mary, qui est passé de l’institution, devenue sa famille, au séminaire, a été choisi par le cardinal Spencer et a connu une carrière ecclésiastique remarquable et rapide, pour finalement se retrouver, avec une intrigue improbable mais cohérente, sur le trône de Pierre.
Pourtant, le jeune pape se souvient et raconte à son ami Monseigneur Gutierrez que, lorsqu’il était sur le point d’entrer au séminaire, il eut l’occasion de rencontrer, au sens biblique du terme, sur une plage, une fille laide – mais dans son souvenir elle était belle – et, malgré cela, il s’était condamné au célibat à vie.
Il devait avoir ses raisons! L’hypothèse: un emploi stable, un salaire garanti, la possibilité d’avancements importants. Peut-être est-ce là sa vocation.
Il devint pape sous le nom de Pie XIII et s’arrogea aussitôt le droit de s’affranchir des lois: il interdit à l’une de ses invitées de fumer, puis fuma dans la même pièce où son prédécesseur l’avait interdit. Le pape, dans cet étrange royaume absolu, est la loi.
Si Sorrentino n’avait pas réalisé une série mais un film en deux actes, comme “Loro” (Silvio et les Autres), il aurait à son actif un autre chef-d’œuvre (j’ai été conquis, il y a des années, par “Les Conséquences de l’amour”), un chef-d’œuvre ne serait-ce que pour cette magnifique ouverture qui rappelle “La Neuvième Heure” de Maurizio Cattelan, avec Wojtyla terrassé par une météorite.
Malheureusement, les séries s’essoufflent et, après le troisième épisode, la plupart deviennent lassantes. C’est l’hypothèse présomptueuse de quelqu’un qui n’en a vu que quelques-unes, toujours en DVD, et qui s’est ennuyé même des meilleures (“The Sopranos”).
Je me souviens avoir cherché l’intégralité de la série après avoir réalisé que chaque épisode, découvert par hasard, sans lien avec les précédents, me laissait un sentiment de perfection pour le petit film que j’avais vu, un peu comme chaque épisode de la vieille série télévisée “Alfred Hitchcock présente”, qui fut la première découverte du grand réalisateur.
Je crois que je suis passée à côté de chefs-d’œuvre en m’accrochant à mon côté excentrique: je refuse de céder à la télévision.
Qui devient insupportable dans “The Young Pope”? Le cardinal Voiello, les prêtres, les religieuses, le jeune, beau et arrogant pape. Toujours les mêmes, déformés mais fidèles à eux-mêmes, presque comme des masques.
Il y a autre chose d’insupportable dans le film “La Grazia”: cette habitude répandue dans la haute société napolitaine d’utiliser des surnoms affectueux et mignons qui n’ont rien à voir avec les prénoms.
Ce n’est pas Peppe au lieu de Giuseppe, ni Giuànn au lieu de Giovanni. Ce sont les transcriptions napolitaines des prénoms. Mais quel rapport avec Dudù, si ce surnom ne désigne ni un chat ni un chien, mais un écrivain napolitain respecté ? En famille: ça passe, même si, à un certain âge, ça devient ridicule. Mais qu’en est-il des inconnus ? Comment se fait-il que Raffaele La Capria ne se soit pas indigné? «Espèce d’abruti, tu m’appelles comme un chien? Que dirais-tu si je t’appelais RinTinTin ou Lassie?».
Il est clair que ça lui plaisait. Moi, non. Bien sûr, il avait parfaitement le droit de s’appeler ainsi, et j’ai parfaitement le droit de dire que je n’aime pas ça (il faut toujours être politiquement correct: malheur à celui qui prétend vouloir imposer ses goûts!).
Dans le film, le nom de l’amie, Coco, est insupportable. Il est prononcé à la française, d’autant plus que Còco se transformerait facilement en Còcco (en italien «còcco» désigne le fruit, la noix de coco; sur la plage le vendeur de noix de coco crie: «Ó còcchə ó còcchə!»).
Quel dommage! Un personnage mignon qui porte le nom d’un chihuahua insupportable, du genre à s’accrocher à vos chaussures, et gare à celui qui tente de l’empêcher de saisir les lacets entre ses mâchoires serrées et de tirer furieusement: la dame se met en colère. Soyons clairs: j’adore les chiens, mais je n’aime pas les chihuahuas, surtout ceux portant des manteaux … c’est une question de goût … de gustibus non disputandum est.
Ces surnoms évoquent la scène comique de la pièce de Bruno Garofalo “Novecento Napoletano” (Naples au XXe siècle).
Conversation entre deux dandys (jeunes hommes qui affichaient une élégance ostentatoire dans leurs paroles et leurs vêtements):
«Coco!», «Dudu!», «C’est ennuyeux ici à Naples. Si tu veux faire quelque chose d’excentrique, il faut aller à Paris, où il y a une invention récente: le cinéma»; «J’en ai entendu parler. Dis-moi: comment ça marche cette invention?»; «Tu es entouré de monde, la salle s’obscurcit, et ce qui se passe devant toi c’est le cinéma»; «Au milieu d’inconnus?»; «Oui»; «Dans l’obscurité?»; «Oui»; «Je n’y ferais pas confiance!».
Paolo Sorrentino aime jouer avec les institutions, les rendant incroyables.
Dans le film «La Grazia» le réalisateur joue une fois de plus avec la papauté, imaginant qu’un homme noir avec des dreadlocks et une queue de cheval est monté sur le trône de Pierre.
Il est possible que cela se produise un jour, mais ce jour-là l’Église catholique ne sera plus ce qu’elle est aujourd’hui; elle sera devenue quelque chose d’inimaginable.
Ce pourrait être un changement positif ou négatif, une évolution vers la sainteté ou vers le divertissement. Nous l’ignorons.
Dès l’apparition de ce pape, le film prend une tournure dystopique, projetée dans un futur lointain; je ne me souviens plus du nom du personnage, mais il pourrait s’agir de Louis Armstrong III ou de Michael Jackson IV.
Si le film se déroule dans un futur indéterminé, avec un robot apparemment à la tête des cuirassiers en civil escortant le président lors de sa promenade, sa cohérence interne exige que l’autre institution soit elle aussi profondément différente de celle que nous connaissons.
Le président incarné par Toni Servillo est un ancien démocrate-chrétien.
Il est raisonnable de penser que, dans un avenir indéterminé, si éloigné du présent qu’on pourrait imaginer Louis Armstrong III ou Michael Jackson IV comme pape, le Parti démocrate-chrétien ne se trouvera plus que dans les livres d’histoire ancienne.
Dans ce film le pape et le président de la République ne sont pas contemporains.
Si le pape est bien celui du film, le président ne peut être cet homme inflexible surnommé “béton armé”. Il ne peut être une sorte d’Oscar Luigi Scalfaro (à la fois déterminé et indécis). Il n’est pas ébranlé par la trahison de sa femme quarante ans plus tôt.
Le président et sa fille semblent figés dans un ennui mortel: toujours tirés à quatre épingles, même seuls chez eux, lui toujours drapé dans d’épais tissus.
Ils passent leurs journées dans des halls austères, assis dans des fauteuils inconfortables, se tenant droits, sous le regard d’un cuirassier qui fait mine d’être absent et d’une secrétaire qui surgit soudainement et feint de les aimer.
Ils semblent totalement dépourvus d’intimité, même lorsqu’ils lisent, étudient ou échangent des opinions entre père et fille, et non entre patron et secrétaire particulière.
La fille fait une dépression nerveuse. Elle n’en peut plus.
Dans tout le film, le président ne connaît qu’un seul moment de détente, à la fin, après sa démission, lorsqu’il sirote bruyamment le bouillon avec Coco, le seul personnage sympathique qui nous sort un peu de la dépression induite par le comportement institutionnel de tous les autres personnages, dont ils ne peuvent se distancier sous peine de donner l’impression d’être devenus fous.
Le président du film connaît au moins deux accès de folie: aux funérailles de sa femme, lorsque Coco le remet à sa place («Que fais-tu? Retourne à ta place») et lorsqu’aveuglé par la jalousie, il accuse son ami politique, l’homme destiné à lui succéder, d’avoir eu une liaison avec sa défunte épouse, quarante ans auparavant.
Vu la haine qu’il manifeste, on imagine aisément les tourments qu’il a infligés à sa femme avant son décès («Dis-moi, allez, dis-moi, comment, quand, avec qui, combien de fois?»).
Mais comment cette pauvre femme aurait-elle pu le tromper avec son meilleur ami si celui-ci est aussi embaumé que lui?
Il est plus plausible que sa femme ait eu une liaison lesbienne avec sa meilleure amie, la fameuse Coco, un personnage un peu plus intéressant que ces hommes rigides comme des catafalques et lourds comme des cercueils en acajou.
Pourtant, l’amour finalement révélé par Coco dans un océan de larmes (quelle déception! Elle nous semblait d’un cynisme joyeux) ressemble à une autre fiction de ce monde qui enfouit la vérité dans les lourds volumes, probablement illisibles, rassemblés dans la bibliothèque (elle aussi ennuyeuse), ce monde qui prend grand soin de la tenir la vérité à distance de la vie.
Tant d’amour pour sa défunte épouse, mais aussi de jalousie, une suspicion tenace frôlant la folie, pour finalement découvrir qu’il était au cœur d’un triangle amoureux lesbien.
Au lieu d’une chanson de Guè Pequeno (que je ne comprends pas, mais c’est là ma limite, la connexion), une chanson de Renato Zero aurait été plus appropriée: «Le triangle, non. / Je n’y avais pas pensé» (Il triangolo no. / Non l’avevo considerato).
Il n’est pas étonnant que cet homme profondément refoulé trouve un exutoire dans le sadisme lorsqu’il est témoin de l’agonie d’un pauvre cheval sans lui accorder la grâce d’y mettre fin.
Il n’est pas étonnant que cet homme profondément refoulé trouve un exutoire dans le sadisme lorsqu’il est témoin de l’agonie d’un pauvre cheval sans lui accorder la grâce d’y mettre fin.
L’animal le regarde d’un air suppliant, mais il«doit réfléchir». N’y a-t-il donc aucun cuirassier capable de décider à sa place? Il est président de la République, pas monarque!
Je ne suis pas constitutionnaliste, mais il me semble que les prérogatives dépeintes dans le film ne correspondent pas à celles inscrites dans la Constitution italienne.
Sorrentino y interprète un roi quasi absolu, responsable devant personne.
Le président, en revanche, est responsable devant le Parlement, à moins que, dans un futur dystopique, il ne devienne souverain (mais ce ne serait certainement pas le cas d’un ancien démocrate-chrétien).
Conformément à la Constitution italienne, le Président ne peut bloquer l’adoption d’un projet de loi s’il est approuvé par une majorité au Parlement.
Il peut user de persuasion (moral suasion), il peut renvoyer le projet de loi au Parlement, mais s’il est voté à la majorité il doit le promulguer, il ne peut refuser sa mise en application.
La promulgation est un contrôle de la légitimité, et non un jugement sur le fond.
S’il ne souhaite vraiment pas promulguer la loi, il ne lui reste qu’une seule solution: démissionner et laisser la place à un autre président de la République (temporairement au président du Sénat).
Dans le film, pourtant, il semble tergiverser sans cesse. Finalement il démissionne, en partie pour des raisons personnelles: il veut empêcher son ami de le remplacer une seconde fois (la première fois au lit). Il me semble, mais je me trompe peut-être, qu’il n’a pas cru à l’histoire de la relation homosexuelle de sa femme avec Coco.
Malheureusement, quand je ne perçois pas de cohérence interne dans un film, je me laisse distraire et je perds le fil. Finalement, racontée par un Servillo étrangement soulagé (d’avoir terminé son mandat? D’avoir empêché son rival de devenir président? De s’être débarrassé de sa ennuyeuse fille?), c’est ce que j’ai compris. Mais je peux me tromper.
Concernant la grâce, le président Ciampi, en 2003, n’a pas pu l’accorder aux personnes condamnées pour le meurtre du commissaire Calabresi parce qu’il manquait la proposition du ministre de la Justice, pourtant essentielle et requise par la Constitution italienne.
Dans ce film on a l’impression qu’il s’agit d’une affaire personnelle entre le président, sa fille et les condamnés.
Est-il possible qu’un président prenne une décision aussi importante sur la base d’une conversation qu’il a eue, lui ou sa fille, avec le condamné?
Sans parler de la fascination pour la jeune rédactrice en chef de Vogue, une fascination qui semble étrangement réciproque.
Il suffit de regarder le président et la jeune journaliste, d’observer leurs mouvements – lui raide, elle belle et agile – et l’on se retrouve au-delà de la dystopie, en pleine science-fiction.
N’y a-t-il donc rien à sauver ?
Certaines choses, comme dans tous les films de Sorrentino, sont précieuses.
Par exemple, la question centrale posée dans le film: à qui appartiennent mes jours?
Les réflexions sur la vieillesse. La photographie et la perfection des plans.
Sorrentino avait démontré sa capacité à saisir deux personnages réels: Andreotti (“Il Divo”) et Berlusconi avec “Loro” (Silvio et les Autres), film repris par les héritiers qui ont empêché sa diffusion en Italie (heureusement, il est possible de le voir à l’étranger).
Cette fois le réalisateur s’est laissé berner par le goût pour l’absurde; il n’a pas suivi le vieux conseil d’Antonio Capuano de ne pas perdre sa concentration. Malheureusement, de temps en temps il l’a perdu.